Financement des Économies Africaines : La Quatrième Conférence Internationale de Séville, Un Nouveau Rendez-Vous Manqué ?

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8–12 minutes

Ecrit par Dr Ibrahima Aidara

Résumé

Du 30 juin au 3 juillet 2025, la communauté internationale se réunit à Séville pour la quatrième fois afin de débattre des mécanismes de financement du développement, notamment pour les économies les moins avancées, principalement africaines. Malgré des annonces chiffrées se comptant en milliards de dollars, les résultats sur le terrain demeurent largement en-deçà des attentes. Cet article interroge examine les enjeux, les défis structurels et propose formule des recommandations pour une réforme profonde du financement du développement, centrée sur l’endogénéisation des ressources africaines.

1.   Introduction

Depuis la Déclaration de Monterrey en 2002 jusqu’à la conférence de Doha en 2008 et celle d’Addis-Abeba en 2015, les conférences internationales sur le financement du développement se sont succédé sans changements structurels notables dans la réalité africaine. À la veille de cette quatrième édition à Séville, l’Afrique reste prisonnière d’une logique de dépendance aux financements extérieurs. Cet article propose une analyse critique de la conférence à venir, identifie les véritables enjeux et défis, et formule des recommandations en matière de politiques publiques.

2.   Enjeux du Financement pour le Développement en Afrique

  • Une accumulation de promesses non tenues

Depuis 2002, qu’il s’agisse de l’aide publique au développement (APD) ou des mécanismes innovants, les engagements financiers restent rarement suivis d’effets tangibles. Le consensus de Monterrey avait établi un partenariat mondial avec l’engagement de consacrer 0,7% du PNB à l’APD. En 2009, la BAD, la FAO et la France ont lancé un fonds de 500 millions d’euros pour l’agriculture africaine visant un rendement d’au moins 5 %. Plus récemment, la BADEA a dévoilé un plan quinquennal 2025-2030 de 18,4 milliards de dollars (+120 % par rapport à la période précédente). Mais ces annonces masquent une réalité dominée par les conditionnalités politiques, les lourdeurs bureaucratiques et une indifférence aux urgences africaines. Les engagements ne sont pas respectés et leur impact réel demeure marginal.

2.2.   L’Afrique au cœur des rivalités géoéconomiques

Depuis le tournant du XXIe siècle, l’Afrique est redevenue un terrain central des rivalités géoéconomiques mondiales. Le continent, autrefois marginalisé dans les échanges internationaux, est aujourd’hui l’objet d’un intérêt croissant de la part des grandes puissances économiques — notamment la Chine, mais aussi l’Inde, la Russie, la Turquie, les pays du Golfe, et dans une moindre mesure les puissances occidentales historiques (France, États- Unis, Union européenne). Cette nouvelle centralité de l’Afrique repose sur plusieurs facteurs : l’abondance de ressources naturelles, une démographie dynamique, un potentiel de croissance économique élevé, et une urbanisation accélérée qui crée des marchés émergents.

La Chine a profondément redessiné les contours des partenariats africains, au point de devenir le premier créancier bilatéral de l’Afrique subsaharienne avec environ 55 % des créances totales. Contrairement aux approches occidentales dominées par les conditionnalités politiques et institutionnelles (gouvernance, démocratie, droits humains), la Chine se positionne comme un partenaire pragmatique, mettant en avant une coopération « gagnant- gagnant » qui s’appuie sur trois piliers stratégiques :

  • Financement rapide et substantiel : À travers la China Exim Bank, la China Development Bank et

d’autres institutions semi-publiques, Pékin accorde des prêts à taux préférentiels ou commerciaux,

souvent dans le cadre de projets d’infrastructures massifs (routes, barrages, ports, chemins de fer,

télécommunications). Ces prêts peuvent atteindre plusieurs milliards de dollars par projet.

  • Absence de conditionnalités politiques : La Chine ne lie pas ses prêts à des réformes de gouvernance ou à des critères politiques. Cette neutralité apparente est perçue positivement par de nombreux dirigeants africains, en quête de flexibilité budgétaire et de souveraineté décisionnelle.
    • Systèmes de garanties adossés aux ressources naturelles : Un grand nombre d’accords sino-africains incluent des garanties sous forme d’accès préférentiel aux matières premières (pétrole, cuivre, bauxite, cobalt), permettant à la Chine de sécuriser son approvisionnement en ressources stratégiques tout en contournant les risques de non-remboursement.

Face à l’influence croissante de la Chine, les puissances occidentales tentent de réagir, mais leur approche

demeure en décalage avec les priorités africaines :

  • Des promesses non tenues : Les G7, G20 et Club de Paris ont multiplié les annonces de financements en faveur de l’Afrique, souvent libellées en milliards de dollars. Pourtant, une part importante de ces fonds n’est ni déboursée, ni mobilisée dans les délais annoncés, comme en témoignent les engagements d’APD jamais atteints (le seuil de 0,7 % du RNB reste une chimère pour la majorité des pays donateurs).
    • Des conditionnalités contraignantes : L’aide occidentale est souvent grevée de réformes institutionnelles, d’exigences de bonne gouvernance ou de conformité avec des standards économiques dictés par les institutions de Bretton Woods. Ces exigences ralentissent la mise en œuvre des projets, créent des retards considérables dans les décaissements et alimentent un sentiment de méfiance.
    • Une perte d’influence : Selon des données de la Banque mondiale et de l’OCDE, la part de marché des entreprises occidentales dans les grands contrats d’infrastructure en Afrique a été largement dépassée par les entreprises chinoises, qui gagnent en compétitivité, rapidité et flexibilité.

D’autres acteurs renforcent également leur présence : la Turquie et l’Inde en Afrique de l’Est et de l’Ouest ; les pays du Golfe dans l’agriculture et les infrastructures ; la Russie dans les secteurs militaire et minier.

Cette diversification met fin au monopole occidental, offrant aux pays africains une marge de manœuvre nouvelle, mais expose aussi à des risques :

  • Le piège de la dette opaque avec la Chine, alimentant les craintes de saisie d’actifs stratégiques.
    • Le néo-extractivisme : accentuation de la dépendance aux matières premières non transformées.
    • Une faible intégration industrielle : les investissements restent concentrés sur les infrastructures sans réelle création de chaînes de valeur

3.   Les Défis Structurels du Financement en Afrique : Vers une souveraineté financière introuvable ?

Malgré une croissance économique globalement positive dans de nombreux pays africains, le continent peine toujours à financer de manière autonome son développement. Cette situation est liée à des facteurs structurels récurrents, qui freinent l’investissement productif, la transformation économique et la résilience face aux chocs externes. Trois défis majeurs émergent : la dépendance chronique aux financements extérieurs, l’inadaptation des systèmes bancaires, et la faible mobilisation des ressources internes.

3.1.   Une dépendance chronique aux financements extérieurs

L’Afrique reste, dans son ensemble, structurellement dépendante de sources de financement extérieures : aide publique au développement (APD), prêts bilatéraux et multilatéraux, eurobonds, et investissements directs étrangers (IDE). Cette dépendance engendre plusieurs vulnérabilités :

  • Une dette publique insoutenable : Selon la Banque africaine de développement (BAD), plus de 22 pays africains étaient en situation de surendettement ou à haut risque en 2024. La dette extérieure totale du continent dépasse les 1 100 milliards de dollars, avec une part croissante d’obligations souveraines sur

les marchés internationaux (eurobonds), dont les taux d’intérêt peuvent atteindre 9 à 14 %, soit bien au- delà des conditions préférentielles chinoises ou multilatérales.

  • Des marchés de capitaux dominés par des investisseurs étrangers : Ces eurobonds sont souvent souscrits par des fonds spéculatifs ou des institutions étrangères qui exigent des rendements élevés et refusent toute restructuration, comme le montre le cas du Ghana ou de la Zambie. Cette financiarisation accroît la volatilité et limite les marges de manœuvre budgétaires des États africains.
    • Une dépendance politique déguisée : Les financements multilatéraux (FMI, Banque mondiale) ou bilatéraux occidentaux sont souvent conditionnés à des programmes d’ajustement structurel, des réformes de gouvernance ou des restrictions budgétaires. Ces injonctions contraignent les États à réduire les dépenses publiques (santé, éducation, subventions), alors même que leurs besoins sociaux explosent.

3.2.   Des systèmes bancaires peu adaptés

Le secteur financier africain reste largement sous-développé et mal aligné avec les impératifs de transformation structurelle :

  • Une forte concentration et domination étrangère : Dans de nombreux pays, cinq à six grandes banques détiennent plus de 70 % des actifs bancaires, souvent filiales de groupes internationaux. Ces institutions privilégient les opérations à faible risque et à court terme (crédit à la consommation, immobilier haut de gamme, financements d’import-export), au détriment du financement de secteurs clés comme l’agriculture, l’industrie ou les PME.
    • Un taux d’inclusion financière encore faible : Malgré l’essor du mobile banking, seulement 43 % des adultes en Afrique subsaharienne ont accès à des services financiers formels selon la Banque mondiale (2023). Les taux d’intérêt bancaires restent prohibitifs (souvent au-dessus de 15 %) et les exigences de garantie inaccessibles à la majorité des entrepreneurs informels.
    • L’absence d’intermédiation de long terme : Les projets d’infrastructure ou d’industrialisation nécessitent des financements à long terme (10-20 ans), que les banques commerciales africaines ne sont pas en mesure d’offrir. En comparaison, des institutions chinoises comme la China Exim Bank ou la China Development Bank financent des projets de plusieurs milliards de dollars avec des durées pouvant aller jusqu’à 30 ans, à des taux compétitifs.
    • Des institutions de développement sous-dimensionnées : Les banques publiques de développement africaines (comme la BDEAC ou la BOAD) restent faiblement capitalisées, sous-utilisées et parfois mal gouvernées, alors qu’elles devraient être des instruments clés de financement du développement régional et des infrastructures.

3.3.   La faible mobilisation des ressources internes

L’un des paradoxes du financement en Afrique est que, malgré un potentiel important de ressources endogènes, celles-ci sont faiblement mobilisées :

  • Des pertes fiscales massives : L’Afrique perd entre 40 et 60 milliards de dollars par an en évasion fiscale, selon la CNUCED. Les pratiques d’optimisation fiscale agressive par les multinationales (surtout dans les industries extractives et le numérique) privent les États de ressources essentielles. Le transfert de bénéfices vers les paradis fiscaux est une pratique courante, rendue possible par l’absence de capacités d’audit fiscal et de régulation transnationale.
    • Des politiques fiscales régressives et inefficaces : L’architecture fiscale est souvent fondée sur des taxes indirectes (TVA, accises), qui pèsent davantage sur les pauvres. L’impôt sur le revenu, les taxes foncières ou les impôts sur les sociétés restent sous-exploités, et l’assiette fiscale demeure étroite du fait de la taille de l’économie informelle.
    • Une épargne nationale mal canalisée : Les taux d’épargne en Afrique restent relativement faibles (autour de 15-20 % du PIB) mais même cette épargne n’est pas efficacement transformée en investissement. Faute de produits financiers adaptés, les capitaux stagnent dans des placements à court terme, des comptes dormants ou fuient vers l’extérieur.
    • Les transferts de la diaspora : En 2023, les envois de fonds vers l’Afrique subsaharienne ont atteint

environ 54 milliards de dollars, soit plus que l’aide publique au développement reçue. Cependant, ces

flux sont rarement intégrés à des stratégies de développement ou canalisés vers des projets structurants,

en raison du manque de produits d’épargne ou d’investissement adaptés aux diasporas.

4.   Recommandations pour des Politiques Publiques Alternatives

  • Repenser la logique du financement

L’Afrique doit se libérer de la dépendance au financement extérieur. À l’image de Julius Nyerere ou John Magufuli ou encore l’expérience en cours de Bassirou Diomaye Faye, les pays africains doivent bâtir un modèle économique fondé sur la souveraineté financière, la rigueur fiscale, la lutte contre les privilèges et la mobilisation des ressources internes.

4.2.   Quatre piliers du financement endogène

  1. Réforme du système bancaire et financier
    1. Créer des instruments de régulation solides.
    1. Diversifier l’offre bancaire.
    1. Renforcer la finance de proximité.
    1. Ouvrir un marché financier aux classes moyennes.

2.         Renforcement de la fiscalité nationale

  • Élargir l’assiette fiscale.
    • Réduire les niches et les privilèges fiscaux.
    • Numériser l’administration fiscale.
    • Lutter contre les pratiques d’érosion et de transfert de bénéfices.

3.         Lutte contre les fuites de capitaux

  • Suivre les recommandations du projet BEPS.
    • Renforcer les mécanismes de contrôle des flux financiers.
    • Promouvoir le rapatriement productif des fonds expatriés.

4.         Valorisation des transferts de la diaspora

  • Intégrer les diasporas dans les stratégies nationales de développement.
    • Créer des instruments financiers adaptés (bons de la diaspora, fonds d’investissement collectifs).
    • Encourager les investissements productifs via des incitations fiscales.

5.   Vers un Nouveau Contrat de Confiance : Le Rôle des Dirigeants Africains

L’échec des précédentes conférences réside aussi dans le manque de leadership africain. Trop souvent, les élites africaines entretiennent une servitude volontaire vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Il est urgent d’inverser la logique : industrialiser, investir dans la science, l’éducation, la santé, et mobiliser les ressources locales. 6. Conclusion

La conférence de Séville risque, comme les précédentes, de n’être qu’une nouvelle farce si aucune refonte de la méthode et des objectifs n’est opérée. L’Afrique ne se développera pas par la seule aide extérieure. Elle doit mobiliser ses propres ressources, mettre en œuvre des réformes ambitieuses et adopter une vision souveraine de son avenir économique. Cela suppose un engagement politique fort, une rupture avec les logiques néolibérales imposées et un véritable projet d’industrialisation panafricaine.

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